COURAGE ET TÉMÉRITÉ

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À bord

En ce qui concerne le langage aussi, nous laissons derrière nous les dépouilles de plus d’une mue. C’est ainsi que je remarque que, durant ces dernières années, j’ai progressivement perdu le goût de certains mots qui marquaient une nuance de superlatif. Je n’entends point par là ces expressions qui, comme la belle profusion, sont sous le signe de la plénitude, mais d’autres où la volonté met son reflet.

Quand les choses deviennent vraiment dangereuses, les surenchères s’arrêtent bientôt ; et, sur un sol qui tremble, l’envie nous quitte de chausser le cothurne. Le courage, lui, est une si haute vertu qu’il dédaigne ce surplus d’exaltation auquel l’éloge de l’audace fait secrètement appel. Les idées de vaillance musculaire, pléthorique, foulant en triomphe et sans égard au risque l’arène de la vie, naissent dans les songes avides des phtisiques.

L’erreur qui règne ici vient de ce qu’un état si florissant est préjudiciable plutôt qu’utile à l’accomplissement des plus hauts efforts. Nous en trouverions la confirmation dans le fait que d’ordinaire les décisions capitales ne nous apparaissent guère qu’au moment où les forces vives en nous commencent à baisser. Nous arrivons à ces champs de bataille comme des troupes exténuées déjà par les marches interminables, la faim, la soif, le manque de sommeil et les combats d’avant-postes, et dont à ce moment seulement on exige le suprême effort, celui de vaincre. L’existence même exprime bien simplement cette situation, où la mort n’arrive qu’après que la maladie, le sang épanché ou les violences l’ont précédée. En ces points de l’existence, l’audace a tôt fait de disparaître.

Il faut remarquer, en outre, que la témérité est d’un caractère instable et agressif. Il faut être le plus fort alors, sous peine de choir dans le ridicule. Le principe du courage, par contre, est de nature plutôt sereine ; on le reconnaît à son caractère obstiné, ferme et inébranlable. Et c’est pourquoi le courage ainsi défini apparaît lorsqu’il s’agit d’affronter le plus grand péril, un adversaire aux forces démesurées.

Il est étonnant de voir dans quel ordre rigoureux les épisodes se succèdent lorsque le choc se produit en de telles conditions. Quelles que soient les circonstances, lorsque le conflit se maintient à sa hauteur exemplaire, ce choc est précédé par une mesure que prend le tout-puissant adversaire : il somme de capituler. Cette sommation peut se présenter sous toutes sortes de formes, les différences importent peu. Le général attend du petit capitaine dont la forteresse est sur la route où son armée avance qu’il s’en remette à sa merci dans une honorable captivité. Le rusé tyran se contente d’une révérence, mais ses valets sont habitués à voir leurs victimes baiser la poussière à leurs pieds. Et la capitulation peut aussi s’accomplir de manière presque invisible, soit en gardant le silence, soit en acceptant revenus et honneurs. Il est un grand nombre de lacets, et beaucoup sont artistiquement dissimulés, mais c’est toujours de la même façon qu’ils se resserrent. L’enjeu réel apparaît bien vite, pour peu que l’affaire traîne en longueur ; la sommation se fait alors de plus en plus pressante et se change bientôt en menaces de mort et de destruction.

Lorsque l’esprit voit poindre ces menaces, il connaît un instant de faiblesse auquel, sur des milliers, un homme à peine peut résister. Mais, en celui qui surmonte cet accès, s’accomplit une chose singulière : l’impossible le trouve prêt. Si loin que le regard s’étende, il n’est point ici de succès auquel s’attacher ; tel le point de rencontre de deux parallèles, l’objet fuit à l’infini. Après cet acte, le combat se hausse sur un autre plan. L’homme acquiert des forces nouvelles, car il n’est plus aussi complètement soumis à la pesanteur. Ce courant ressemble à un flot succédant au plus profond reflux, comme si l’on ouvrait un barrage. Ce merveilleux regain d’énergie confère une force terrible même à l’être le plus chétif ; elle l’arme d’une puissance surnaturelle.

Dans ces choses, à la vérité, on ne trouverait nullement la recette cachée qui donnerait la victoire au moins fort. Il s’agit bien plutôt ici de forces qui, par leur apparition, confirment l’ordre universel en soi et dans son principe, mais sans presque jamais rencontrer le succès temporel. C’est de cette manière qu’intervient dans les destinées de son peuple l’authentique héros national, surgissant aux plus sombres époques, ignoré durant sa vie, souvent livré à l’ennemi et finissant toujours dans un trépas solitaire. Mais toujours reviennent des temps où l’exemple et le sacrifice d’un seul doivent restaurer le modèle selon lequel l’homme est créé et formé. Il n’est pas de haute hiérarchie où ceci ne se trouve indiqué ; c’est ainsi que, pour nos ancêtres, la chose parfaite et à jamais inaltérable n’était point le triomphe remporté par le prince des batailles, mais la gloire de celui qui mourait – formule d’une merveilleuse brièveté, bien faite pour inspirer de décisives réflexions à celui qui sent en soi le désir des actions d’éclat.


Ernst Jünger – Le cœur aventureux – 1938 – Éditions Gallimard – traduit de l’allemand par Henri Thomas

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